Le suicide, ma poubelle et l’entropie

20150810-001

 

Quel rapport y a-t-il entre Gill Pharaoh, la dame anglaise qui a décidé de se suicider, et la poubelle de mon bureau ? C’est de faire place nette. On jette les papiers inutiles  qui nous encombrent, comme les faibles sont éliminés du système global dissipateur d’énergie. Gill Pharaoh était en bonne santé, mais elle ne voulait pas être une charge financière (« burden ») pour ses enfants et la société, ce qui lui a valu quelques articles dans la presse anglaise. Ce choix peut donc être jugé étonnant au regard de la morale. Je tente donc une approche thermodynamique, à partir des travaux de François Roddier et d’Henri Atlan.

C’est une comparaison volontairement immorale que de la faire un vieux papier à la poubelle et une vieille dame qui se fait euthanasier en Suisse, et ma foi, tout cela me paraît à première vue scientifiquement recevable…

Selon la loi de Dewar, déjà observée par Prigogine, les organismes auto-organisés tendent à maximiser leur production d’entropie. Pour ce faire, l’évolution à long terme crée des négentropies (E. Schrödinger – « Qu’est ce que la vie? ») qui sont plus efficaces pour produire de l’entropie, une grandeur de l’univers qui ne cesse et cessera jamais d’augmenter, depuis le Big Bang. C’est le second principe de la thermodynamique et une grande loi de la nature. Un verre se casse tout seul en mille morceaux. Mille morceaux ne se rassemblent pas tout seuls en un verre…L’ordre devient désordre. La nature a « inventé » les organismes vivant pour dégrader encore plus vite les sources d’ordre, les « basses entropies ». Les organismes gagnants asséchent alors les ressources et ne permettent pas aux autres de se perpétuer. Toutefois, ils ne doivent pas trop assécher les ressources, pour pouvoir eux-mêmes se perpétuer… Les gros animaux ne doivent pas faire trop de petits. De façon contre-intuitive, ils doivent aussi avoir des prédateurs pour survivre : un écosystème se crée, et les mécanismes de sélection naturelle apparaissent.

Dans mon bureau, je jette des papiers inutiles pour faire place nette. L’information, le « contraste », la « conspicuity » pour les anglophones, est augmentée. La destruction d’information sans signification (un papier inutile) augmente toutefois la signification à un niveau supérieur du système (ma propre capacité à produire de l’information). Selon Shannon, jeter un papier à la poubelle est du bruit qui détruit de l’information. Selon Von Foerster, il s’agit d’un bruit organisationnel qui crée de l’information à un niveau supérieur de signification. J’y vois plus clair maintenant sur mon bureau. En effet, en considérant le passage de la poubelle (qui « m’appartient » , qui est une partie de l’organisme qui s’active au quotidien par mon action) à mon être agissant, la négentropie globale de mon système a augmenté, qui se traduit par l’augmentation de ma capacité à fournir du travail.

Ma productivité est augmentée.  Cela se traduira au final par un plus grand flux d’entropie. Toute entreprise ou organisme existe est le résultat de son efficacité éprouvée, sa puissance dans la transformation des ressources vis-à-vis des processus concurrents. Leur travail se traduit au final  par de la production d’entropie, de plus en plus grande à mesure que les forces en présence sont de plus en plus fortes. Une centrale nucléaire d’homo sapiens génère plus de force et de production d’entropie qu’un feu d’homo erectus.

Pour ce qui me concerne, l’information que je produis se traduira au final par de meilleures possibilités de déplacement de l’humanité par avion. C’est mon métier : participer à l’organisation d’un grand aéroport. La combustion de ressources fossiles hydrocarbonées peut être directement récréative pour le passager aérien (consommer 1 tonne de kérosène pour se mettre ensuite sur une plage), ou amener à un nouveau niveau de compétition des forces en présence (partir signer un contrat à Washington pour battre la concurrence). Elles se traduiront au final toujours par de la production « récréative » d’entropie, que ce soit pour alimenter le corps humain ou son esprit, par l’ensemble des moyens désormais offerts par la technique. Cette production sera alors de plus en plus importante si les forces employées sont de plus en plus importantes.

C’est ainsi que la nature a accouché du brontosaure et de la baleine bleue. Il y a un ratio Flux d’entropie/Négentropie qui veut augmenter pour le vivant. Il augmente par la sélection naturelle, les gros flux d’entropie supplantent les petits, par l’absorption de plus de ressources (la grosse baleine qui mange tout le krill au détriment des petites, le lion a crocs acérés qui mange plus de gazelles qui celui à crocs élimés) et par la sélection du partenaire sexuel (préférence pour le mâle fort, pour la femelle accouchant de petits forts). La morphogénèse de nos sociétés fonctionne de la même façon, par la sélection des processus les plus performants, à chaque niveau, au niveau d’une poubelle, au niveau de l’évolution de la vitesse des avions.

Gill Pharaoh veut se suicider pour « ne pas être une charge pour ses enfants et la société« . Son calcul est effectué dans le référentiel de la livre sterling de 2015. Au moment de sa retraite, Madame Pharaoh demandera de l’énergie (des soins) pour continuer à maintenir sa basse entropie pour continuer à dissiper de l’énergie (essentiellement continuer à manger et éliminer). Mais qu’est-ce qu’un vieux corps humain rayonnant de la chaleur à 37 degrés en comparaison de ce que tout notre système consomme en énergie et offre en possibilités d’action ? De façon brutale, elle ne sert plus à grand chose la vioque.

L’énergie alors dépensée pour maintenir Mme Pharaoh vivante ne maximise pas les flux d’entropie : ses enfants consacreront une part trop importante de leur force à entretenir une négentropie trop faible, en rapport à ce qu’ils peuvent dissiper comme énergie au sein du système économique.

J’ai donc compris le lien possible entre ces papiers jetés à la poubelle et le suicide de Mme Pharaoh. Il s’agit dans les deux cas de destruction d’information, de « bruit » au sens de Shannon. Et il s’agit dans les deux cas de « bruit organisationnel » au sens de Von Foerster. Dans le cas de Gill, l’information est évaluée directement en unités monétaires, en donnant en quelque sorte une valeur financière à sa vie.

L’organisation en question est le processus de notre auto-domestication, au moyen de la monnaie, et par le conditionnement de la morale humaine à la capacité à  dissiper de l’énergie, produire de l’entropie, et s’intégrer dans les processus les plus efficients. Par cette soumission-domestication, nous allons alors gagner la compétition contre les espèces concurrentes, dont la plus remarquable est la vieille espèce humaine, nous-mêmes.

 

 

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s